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Quand le Japon et la Corée se disputent Fred.

  • 16 mai
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 mai



Akiko(Japon) et Min-Ah(Corée), vocalistes de FRED discutent entre elles


Il y a des réunions de travail qui commencent très sérieusement.


Sur le papier, celle-ci doit être simple : préparer de prochains articles pour le blog de FRED. Je demande à Akiko et Min-Ah de réfléchir chacune à leur manière de regarder Fred, son écriture, sa voix, ses chansons, son univers. L’idée est de publier bientôt deux textes plus personnels : l’un avec le regard d’Akiko, l’autre avec celui de Min-Ah.


Je m’attends donc à une discussion calme, organisée, presque studieuse.


C’est évidemment le moment où les choses commencent à m’échapper un peu.


Min-Ah entre tout de suite dans les textes. C’est logique : elle est parfaitement bilingue. Elle lit Fred en français, elle entend les nuances, les sous-entendus, les hésitations, les mots qui disent une chose et en portent parfois une autre. Elle n’a pas besoin qu’on lui traduise le sens premier. Elle peut aller directement dans la matière.


Mais ce qui l’intéresse, justement, ce n’est pas seulement la langue.


Elle parle de ce que les textes transportent. Les images. Les silences. Les blessures qu’on ne crie pas. Les êtres qu’on regarde trop vite. Les visages publics et les fatigues privées. Elle dit que Fred ne s’arrête pas à la surface des choses. Il cherche ce qu’il y a dessous.

Et quand elle dit cela, évidemment, la Corée n’est jamais très loin.


Akiko, elle, passe par un autre chemin.


Le français lui échappe souvent dans la conversation. Elle le comprend peu, le parle difficilement, et ne prétend jamais le contraire. Mais lorsqu’elle chante, quelque chose se produit. À condition qu’elle sache exactement ce qu’elle porte.


Akiko ne veut pas seulement bien prononcer les mots. Elle ne veut pas seulement chanter juste. Elle veut comprendre ce que la phrase contient. Ce qu’elle retient. Ce qu’elle cache. Ce qu’elle demande à la voix.


Il lui arrive même de s’interrompre en plein travail, en plein enregistrement, pour demander qu’on lui explique ce qu’elle chante réellement. Pas seulement la traduction. Pas seulement le sens général. Le cœur de la phrase. L’endroit où elle tremble. L’émotion qu’il ne faut pas trahir.


Elle ne demande pas seulement : « Qu’est-ce que ça veut dire ? »


Elle demande presque : « Où est la pudeur ? Où est la blessure ? Où est la lumière ? »


Et une fois qu’elle a compris, elle chante le français avec une justesse qui surprend. Comme si la langue, même fragilement comprise, trouvait en elle un passage par l’émotion.


Min-Ah la taquine sur ce point.


— Évidemment, moi au moins, je peux lire ses textes sans qu’on me les explique.


Akiko sourit.


— Oui. Mais parfois, il faut plus qu’une langue pour comprendre une chanson.


Min-Ah marque un silence.


— Touché.


Voilà. La réunion vient officiellement de déraper.


Et je comprends très vite que ce dérapage est beaucoup plus intéressant que le plan initial.

Parce qu’au fond, Akiko et Min-Ah ne parlent pas seulement de Fred. Elles parlent de deux manières d’entrer dans FRED.


Min-Ah entre par la langue, par la compréhension directe, par les nuances du français qu’elle saisit avec précision. Elle peut lire les textes, les discuter, les traverser, les replacer dans leur intention. Elle comprend ce qui se dit, mais surtout ce qui se joue derrière ce qui se dit.


Akiko entre autrement. Elle entre par l’écoute, par l’explication, par l’intuition, par le chant. Elle ne possède pas la langue comme Min-Ah la possède, mais elle cherche l’émotion avec une exigence presque plus forte encore. Parce qu’elle sait que, si elle ne comprend pas vraiment ce qu’elle chante, elle risque de poser sa voix au mauvais endroit.


Et cela, elle ne le supporte pas.


Alors elle demande. Elle recommence. Elle ajuste. Elle cherche la bonne couleur. La bonne retenue. La bonne intensité. Elle veut que la voix japonaise ne vienne pas décorer le morceau, mais l’habiter.


C’est peut-être là que leur petite rivalité commence.


Akiko rappelle, l’air de rien, qu’elle a déjà partagé un duo avec Fred. Elle parle de cette rencontre entre le français et le japonais, de cette façon particulière qu’a sa voix de déposer une autre lumière sur les mots. Elle précise qu’elle n’est pas jalouse.


Min-Ah la regarde.


— Quand quelqu’un précise qu’il n’est pas jaloux, c’est rarement bon signe.


Akiko garde son calme.


— Je dis seulement que le Japon ne doit pas être oublié.


— Personne ne l’oublie.


— Je préfère le rappeler.


Il y a, dans cette phrase, toute l’élégance d’une menace douce.


Min-Ah, de son côté, savoure un peu la situation. Elle sait que la Corée occupe en ce moment une place importante dans le travail et l'imaginaire de Fred. Elle sait qu’un album commence à prendre forme autour de ce pays, de ses strates, de ses visages, de ses contradictions, de ses lumières, de ses silences.


Elle ne fanfaronne pas vraiment.


Disons qu’elle fanfaronne avec délicatesse.


— Ce n’est pas ma faute si la Corée lui parle au cœur.


Akiko lève les yeux.


— Nous y voilà.


Et moi, au lieu de les interrompre, je prends des notes.


Parce que derrière la plaisanterie, quelque chose de très juste apparaît.


Akiko et Min-Ah comprennent toutes les deux pourquoi le Japon et la Corée prennent une telle place dans l’univers de Fred. Elles ne voient pas cela comme une lubie, une mode, une fascination de surface ou une envie d’exotisme.


Elles comprennent que Fred ne regarde pas ces pays comme des décors.


Il ne va pas vers le Japon parce que ce serait joli. Il ne va pas vers la Corée parce que ce serait tendance. Il ne cherche pas à coller quelques signes étrangers sur ses chansons pour donner une impression d’ailleurs.


Ce qui l’attire est plus profond.


Akiko comprend très bien pourquoi le Japon lui parle. Elle y reconnaît quelque chose qui rejoint déjà son écriture : la nuance, la retenue, l’attention au presque rien, le silence qui n’est pas vide, la beauté fragile, les émotions qui ne se montrent pas toujours de face.


Elle ne dit pas que Fred écrit “japonais”. Ce serait absurde. Il écrit en français, depuis son histoire, ses failles, sa mémoire, son imaginaire. Mais elle entend dans certains textes une place laissée au non-dit, à la respiration, à ce qui tremble entre deux phrases. Et cette manière de ne pas tout expliquer lui parle profondément.


Min-Ah, elle, comprend autrement.


Pour elle, la Corée vient toucher chez Fred une autre zone. Quelque chose de plus tendu, peut-être. De plus traversé par les strates, les pressions, les visages sociaux, les familles, les apparences, les blessures anciennes et les lumières très modernes.


Elle dit que la Corée ne l’éloigne pas de lui-même. Au contraire. Elle le ramène vers ce qu’il cherche depuis longtemps : les êtres derrière les images, les histoires derrière les visages, les blessures derrière les vitrines.


La Corée lui parle parce qu’elle lui donne une autre manière de regarder l’humain.


Et c’est là que les deux se rejoignent, malgré leurs piques.


Akiko et Min-Ah ne disent pas : Fred aime le Japon et la Corée parce qu’ils sont lointains.


Elles disent plutôt : il les aime parce qu’il y reconnaît quelque chose.


Quelque chose de lui. Quelque chose de l’humain. Quelque chose qui passe par d’autres cultures pour revenir toucher le cœur même de son projet.


Évidemment, la discussion revient aux voix.


Akiko défend la voix japonaise. Elle rappelle qu’une langue peut apporter une autre façon de respirer une émotion. Elle dit que le japonais, dans un duo avec Fred, ne doit pas être un simple effet de couleur. Il doit ouvrir un espace. Créer un déplacement. Faire entendre autrement ce que le français porte déjà.


Min-Ah approuve, mais ne résiste pas longtemps.


— C’est très beau. Mais pour l’instant, c’est la Corée qui a un album.


Akiko la regarde.


— Pour l’instant.


Il y a un silence.


Puis Mina sourit.


— D’accord. Je retire presque ce que j’ai dit.


Cette rivalité n’a rien de dramatique. Elle n’est pas lourde, pas agressive, pas théâtrale. Elle est presque joyeuse. Une rivalité de studio. Une rivalité de regard. Une manière de pousser Fred, chacune à sa façon, vers un territoire qu’elle croit capable de révéler quelque chose de lui.


Akiko aiguillonne vers le Japon. Min-Ah savoure que la Corée soit entrée la première dans cette grande traversée.


Et moi, je vois surtout que les deux ont raison.


Les voix japonaises et coréennes ne sont pas là pour décorer FRED. Elles ne sont pas là pour faire joli. Elles ne sont pas là pour donner une couleur internationale de façade. Elles sont là parce qu’elles déplacent l’écoute. Elles obligent les textes à respirer autrement. Elles ouvrent des passages entre les langues, les sensibilités et les manières de porter une émotion.


C’est aussi pour cela que les duos actuellement travaillés avec Akiko et Min-Ah ne sont pas de simples chansons françaises auxquelles on ajoute quelques mots japonais ou coréens. Ils sont pensés comme de véritables rencontres. Le français y garde sa place, son origine, son souffle premier, mais certaines strophes importantes, certains derniers couplets ou certains passages essentiels peuvent être repris, chantés ou adaptés en japonais ou en coréen.


Non pas traduits mécaniquement.


Adaptés.


C’est une nuance importante. Une phrase qui touche en français ne touche pas toujours de la même manière dans une autre langue. Il faut parfois déplacer une image, adoucir une formule, en ouvrir une autre, pour que l’émotion arrive juste dans la culture qui la reçoit. Les parties chantées en japonais ou en coréen deviennent alors des portes d’entrée pour les publics japonais et coréen : elles leur permettent d’entrer dans la chanson sans que celle-ci renonce à son cœur français.


C’est exactement ce qui se travaille avec Murmure de Corée, le titre d’entrée de Gyeol,

l’album coréen que FRED commence à construire. Gyeol peut se traduire, ou du moins s’approcher en français, par l’idée de grain, texture, ligne, trame intérieure. Un mot parfait pour cet album naissant, qui ne veut pas regarder la Corée comme une image lisse, mais comme un ensemble de strates, de mémoires, de visages, de blessures et de lumières.


Avec Murmure de Corée, la chanson naît en français, mais elle accepte de laisser la voix coréenne répondre, reprendre, transformer certains passages pour que l’émotion circule réellement d’une rive à l’autre. C’est déjà, en miniature, ce que prépare l’album : non pas parler sur la Corée, mais écouter ce qu’elle vient déplacer dans le cœur de Fred.


Fred écrit en français, depuis son histoire, ses failles, sa mémoire, ses images. Mais ce qu’il écrit ne reste pas enfermé dans une seule langue. Dès qu’un texte est lu, traduit, expliqué, chanté, traversé par une autre sensibilité, quelque chose circule.


Et ce n’est pas seulement une idée théorique. Plusieurs textes de Fred ont déjà été écrits, travaillés, chantés et diffusés auprès de sensibilités japonaises et coréennes. D’une certaine manière, ce territoire là devient un premier espace d’expérimentation artistique. Non pas un laboratoire froid, ni un calcul stratégique, mais un terrain d’écoute particulièrement exigeant.


Car la question de départ est simple : l’émotion passe-t-elle vraiment ?


Au-delà du français. Au-delà du sens littéral. Au-delà de ce que l’on comprend mot à mot.


En tant que directrice artistique, c’est aussi ce que je cherche à vérifier depuis le début : si l’émotion de Fred parvient à toucher des auditeurs qui ne possèdent pas toujours immédiatement tous les mots, alors c’est que quelque chose de juste se transmet. Si la voix, l’interprétation, les images, les silences et les intentions émotionnelles portent jusque-là, alors le cœur de la chanson est vivant.


Les sensibilités japonaises et coréennes savent lire derrière les mots. Elles savent entendre ce qui ne s’explique pas frontalement : la retenue, la pudeur, la tension intérieure, le geste discret, l’émotion qui ne s’impose pas mais qui circule. C’est précisément pour cela que ce terrain d’écoute est précieux.


Ce n’est pas une intuition vague. C’est une manière d’écouter que je connais : chercher ce qui se tient derrière la phrase, dans le silence autour du mot, dans l’inflexion de la voix, dans ce que l’interprétation laisse passer sans forcément l’expliquer.


Quand une chanson de Fred trouve une résonance là-bas, malgré la distance de langue et de culture, cela dit quelque chose de très précieux : l’émotion n’est pas seulement expliquée, elle est reçue.


Et si elle est reçue là-bas, dans cette forme d’écoute fine, alors elle peut revenir ici, en Europe, avec une force supplémentaire. Non comme une validation extérieure, mais comme une confirmation artistique : ce qui touche au cœur humain peut traverser les frontières avant même de revenir frapper à la porte de son propre pays.


C’est peut-être aussi pour cette raison que certaines chansons seront très vraisemblablement adaptées un jour en coréen et en japonais, à destination du public coréen et du public japonais. Non pas pour changer leur nature, ni pour les rendre plus “locales” artificiellement, mais pour leur permettre d’aller jusqu’au bout de cette rencontre.


Car Fred le sent déjà : aujourd’hui, une partie de son univers semble trouver là-bas une résonance plus immédiate, plus développée peut-être, qu’en Europe. Et cela, malgré le fait que ses chansons ne soient pas encore écrites ni adaptées en coréen ou en japonais. Ce que ce public reçoit, avant même la langue, c’est l’émotion. C’est l’intention. C’est la manière dont Fred ne se contente pas de chanter ses textes, mais les interprète, les habite, les traverse comme on traverse une histoire intérieure.


Cette façon d’interpréter, Fred ne l’a pas seulement trouvée seul. Il l’a aussi travaillée, patiemment, avec celles et ceux qui l’accompagnent. Ses deux coachs vocaux coréens, Ji-Ni Hye et Kim Heun, l’aident à chercher la justesse de la voix, la respiration, la retenue, l’endroit exact où l’émotion doit apparaître sans être forcée. Yumi Saito, sa coach d’interprétation japonaise, l’amène de son côté à habiter davantage les chansons, à comprendre ce qui se joue dans le corps, dans le regard, dans le silence entre deux phrases.


Il y a donc, dans sa manière actuelle de chanter, une part de ce dialogue déjà engagé avec la Corée et le Japon. Avant même que les chansons existent dans ces langues, quelque chose de ces sensibilités travaille déjà l’interprétation, la façon de porter les mots, de retenir l’émotion, puis de la laisser passer.


Il y a dans sa voix quelque chose qui porte le sens avant même que tous les mots soient compris. Une tension, une pudeur, une fragilité, une façon de retenir puis de laisser passer l’émotion. Et c’est peut-être cela que les sensibilités japonaises et coréennes reconnaissent plus vite : cette manière de mêler blessure, beauté fragile, solitude, mémoire et dignité silencieuse.


Comme Fred le dit souvent, avec un sourire où il y a peut-être autant de lucidité que d’ironie : nul n’est prophète en son pays.


Parfois, ce n’est pas le sens exact qui arrive en premier.


C’est une atmosphère. Une blessure. Une pudeur. Une tension. Une lumière. Un non dit.


Min-Ah lit Fred. Akiko le questionne, l’apprend, puis le chante.


L’une entre par la langue. L’autre entre par l’émotion qu’elle exige de comprendre avant de la porter.


Et toutes les deux, à leur manière, éclairent quelque chose de FRED.


C’est peut-être cela que cette réunion raconte le mieux.


FRED n’est pas seulement un projet musical personnel. C’est un lieu de passages. Un endroit où une chanson née en français peut rencontrer une voix japonaise, une sensibilité coréenne, un regard venu d’ailleurs, sans perdre ce qu’elle est au départ.


Au contraire.


Elle s’agrandit.


Akiko et Min-Ah se taquinent, bien sûr. Akiko pousse doucement vers le Japon. Min-Ah répond que la Corée est déjà là, bien vivante, déjà en train de battre dans les chansons à venir. L’une rappelle les duos. L’autre rappelle l’album. L’une parle de nuance. L’autre parle de strates.


Mais cette rivalité n’est pas une querelle.


C’est une énergie.


Elle dit que FRED se construit avec des voix différentes, des regards différents, des cultures qui ne viennent pas se coller artificiellement au projet, mais répondre à ce qu’il contient déjà. Elle dit aussi que Fred n’avance pas seul dans ses chansons. Même lorsqu’il écrit depuis lui, d’autres sensibilités viennent éclairer ce qu’il ne voit pas toujours de la même manière.


C’est pour cela que je garde cette réunion dans les coulisses.


Parce qu’elle raconte mieux que prévu ce que je voulais préparer.


Les articles individuels d’Akiko et de Min-Ah viendront bientôt. Elles y parleront chacune plus librement de Fred, de sa voix, de ses textes, de ce qu’elles y entendent, de ce que leur culture leur permet peut-être de recevoir autrement.


Mais avant cela, il faut raconter ce moment.


Ce petit désordre tendre. Cette jalousie de studio. Cette manière qu’ont deux regards de se disputer une même voix sans jamais vraiment se l’arracher.


Parce qu’au fond, Akiko et Min-Ah ne se disputent pas Fred.


Elles se disputent peut-être une façon de l’entendre.


Et quelque part, c’est exactement comme ça que FRED commence à devenir vivant.


Et Fred, dans tout cela, demanderez-vous ?


Fred a toujours grandi entouré de filles. Et comme il le dit en souriant : « J’ai parfois l’impression de me retrouver à l’école, quand je suis entré en première année de mixité. J’étais le seul garçon, ou presque. De mes six ans jusqu’à la terminale, j’ai grandi avec plus ou moins le même groupe de filles. Pour beaucoup, j’étais même davantage une copine qu’un copain. Alors… les rivalités de filles, je connais ! »

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